De la Frontière Canadienne au Québec

C’est à ce moment précis, en effectuant mes premiers pas sur le sol canadien, que me vint à une pensée pour mon père. Lorsque il avait à peu près mon âge, au début des années cinquante, il s’était mis à rêver de venir s’installer au Canada. Le côté nature et l’esprit pionnier de cet immense pays l’attirait comme un aimant. Il en parla un jour à sa mère. Celle-ci entra alors dans une colère noire. Mon père a alors fait l’immense erreur d’écouter sa mère. L’histoire était pliée. À 20 ans, il faut suivre ses convictions profondes, même si cela doit nous mener dans le mur. Même si maman ne veut pas.

Alaska ou Québec ?

En cette fin d’après-midi, j’ai hâte de trouver un endroit pour dormir. La grande ville de Vancouver est toute proche. Mais comme à San Francisco, je n’ai pas envie d’y séjourner. Je crois que les grandes villes m’effraient un peu. Est-ce un tort ? Vancouver et présentée dans les guides comme étant une ville attrayante. Il faut bien avouer aussi que le stop est loin d’être le mode de transport idéal aux abords des grandes villes. Le stop est fait pour les grands espaces. Ça tombe bien, je suis au meilleur endroit pour cela. Mais de là où je me trouve, une grande question me vient à l’esprit : quelle direction prendre ? L’Alaska ou le Québec ? Grande question. Mais je ne détiens pas encore la réponse. Je tends le pouce, deux jeunes de mon âge s’arrêtent à ma hauteur et m’emmènent devant la porte d’une auberge de jeunesse qu’ils connaissent bien puisque l’un d’eux est le fils des propriétaires. Je décide de ne pas partir d’ici avant de m’être renseigné sur les deux directions et d’avoir pris ma décision. Il y a justement là un Français qui s’en revient. Victor a 35 ans. Il m’explique qu’il était bûcheron à son compte, dans le Jura. Mais son entreprise à déposé le bilan, ce qui l’a profondément marqué. Pour ne pas sombrer dans une sorte de dépression, il décide alors d’entreprendre un grand voyage le long de la côte Ouest des États-Unis et du Canada, de San Francisco à l’Alaska, et retour à Vancouver pour reprendre un vol vers la France. Il était donc au terme de son voyage. Il voulait apprendre les techniques nord-américaines dans l’exploitation de la forêt. Mais il a aussi fait le constat que ces techniques ne sont pas vraiment transposables dans son Jura natal, égratignant au passage les lourdeurs administratives et fiscales qui sévissent dans notre pays, u frein considérable au développement de nos entreprises. Cela dit la Canada à beaucoup plus à Victor. Il envisage maintenant de venir s’installer ici. Couler une entreprise a parfois du bon. Si l’on sait rebondir, une tout autre vie peut s’offrir à nous.
Tout en conversant avec Victor, je remarque une chose sur son coup qui m’aidera à savoir quelle direction prendre pour la suite de mon voyage : au niveau de son coup, sur ses mains, mais également sur son crâne, d’énormes plaques rouges gonflées et parfois suintantes de pus. Je lui demande comment cela est-ce arrivé . Il m’explique que lui aussi se déplace en stop. Parti de Vancouver voilà bientôt deux mois, Victor a parcouru environ 3 500 km à travers la Colombie-Britannique, le Territoire du Yukon et enfin l’Alaska, et retour à Vancouver. À la fin du printemps et en été, il peut y faire très chaud. On passe, m’explique-t-il, de forêts immenses de résineux, à des zones très marécageuses, idéales à la prolifération de milliard de moustiques. Et il y a finalement assez peu de monde sur ces routes. Il dut patienter parfois des journée entières au bord de la route, avant qu’un conducteur ne daigne s’arrêter pour l’emmener. Il se faisait littéralement attaquer par de minuscules moustiques extrêmement agressifs. Il devait s’enrouler parfois dans son sac de couchage pour s’en protéger. Sans compter l’éventuelle rencontre avec un ours, toujours possible dans ces contrées. Bref, un petit enfer.
Le hasard à bien fait les choses en mettant Victor sur ma route. Je prendrai donc la direction du Québec. Il n’y a plus à tergiverser. Les moustiques en ont décidé ainsi.

Sur la Transcanadienne

La Transcanadienne, la plus grande route nationale du monde est là, devant moi : 7 820 km sépare l’océan Pacifique de l’océan Atlantique à travers les provinces sud du Canada. Mais dans un premier temps, ce sont les Montagnes Rocheuses qui m’attendent et le Parc National de Banff.
Il y a du monde dans la banlieue de Vancouver, et je n’ai aucun mal à regagner la verdure, les grands espaces, là où je me sens le mieux. Je fais ainsi de courts trajets sans trop attendre au bord de la route, jusqu’à la ville de Kamloops, où je passe la nuit dans un motel sans grande prétention, mais pratique puisqu’il se situe juste au bord de la Transcanadienne, parfait si l’on souhaite, comme moi, repartir tôt le lendemain. Le lendemain, justement, je grimpe à bord d’un gros pick-up sans âge. Son propriétaire est un planteur d’arbre originaire du Québec. Il m’explique travailler à son compte une partie de l’année dans les Montagnes Rocheuses pour y replanter des arbres après une coupe de bois. Il se fait payer soit par le gouvernement canadien, soit par les compagnies qui exploitent le bois, si dense dans la région. Il se rend près de Banff sur un nouveau chantier, parfait pour moi, pile à l’endroit où je souhaite me rendre. En cours de route, Simon le planteur, m’explique que le stop après Calgary risque d’être extrêmement compliqué du fait du peu de monde, finalement, qui emprunte la Transcanadienne. Le Canada est un gigantesque pays et encore très peu peuplé. Sur ce point-là, ce pays diffère des États-Unis, où il est si facile de se déplacer en stop. Il me dit également que l’intérêt touristique est moindre, c’est une succession de plaines infinies qui se succèdent. Je pense essayer tout de même et j’aviserai le moment venu.
Nous longeons la voie ferrée qui trace son sillon à travers les Rocheuses. Nous doublons tout doucement un train absolument gigantesque. Il ne faut pas moins de cinq locomotives diesel pour tracter ce monstre d’acier sur les longues pentes des « Rockies » . Les couleurs criardes des containers qu’il transporte tranchent singulièrement avec la nature environnante.
Le chantier de Simon se situe peu avant Banff, mais il tient absolument à m’emmener dans cette petite ville. Nous l’atteignons en fin d’après-midi. Il connaît un bon endroit où je pourrais passer quelques jours. C’est une belle petite auberge entourée de sapin : un bar, un restaurant, quelques chambres et une épicerie-quincaillerie, le tout au même endroit, et à quelques hectomètres du centre de cette bourgade, c’est parfait. Je paie une bière à Simon pour le remercier et il repart vers son chantier. Brave Simon.
Je reste quatre jours à Banff. Ville sympa, typique et paisible des Montagnes Rocheuse. Je visite le magnifique Parc National de Banff en groupe, avec un guide local, idéal pour connaître une multitude d’anecdotes sur le lieu.

Un matin, je quitte le cocon de l’auberge. De nouveau sur la route. Mon sac s’allège de plus en plus. La route apprend à voyager léger.

Les Grandes Plaines

Je sais que dans quelques heures, le paysage changera radicalement : je vais sortir des Montagnes Rocheuses pour entrer doucement dans les vastes plaines de l’Alberta, Calgary en point de mir. Je sens déjà la différence de monde sur la route, mais ça va, j’avance bien malgré tout. Comme toujours, je ne souhaite pas m’attarder dans la ville de Calgary, ou simplement pour une nuit. Je constate une différence de taille avec les États-Unis : personne encore ne m’a invité à passer la nuit chez lui, ou mieux, à y séjourner, alors que ce phénomène s’est à mainte reprise réalisé de l’autre côté de la frontière. Je suis arrivé ce soir tout près de Calgary, dans une petite bourgade sans âme, sans relief, laide, vide. L’unique motel que je croise correspond à merveille avec le lieu : sinistre. Ce soir, je ne mange que ce qu’un distributeur veut bien me donner : barres de chocolat et cacahuètes. Avec tout ça, je n’ai pas vraiment le moral ce soir. Vivement demain. Je me réveille tôt et je repars tôt, le ventre vide. Je tends le pouce et je crois avoir un coup de chance : un camion s’arrête et je suis sûr qu’il m’emmènera loin d’ici. Je déchante vite, il arrive au terme de son voyage et avec lui, je ne traverse même pas Calgary. Pour corser le tout, il ne peut me déposer sur le bord de la Transcanadienne parce que le trafic dense et la configuration des lieux ne le permettent pas, nous sommes en pleine ville. Je descends de son camion à son dépôt, le remercie tout de même, mais c’est une galère sans nom pour rejoindre ma route. Je me demande pourquoi ce routier s’est arrêté pour faire un si court trajet et me déposer dans cette zone industrielle paumée de Calgary. Paumé, oui, c’est le mot, sans carte, sans GPS, bien sûr à cette époque. Je marche à l’aveuglette, enjambe des parapets, demande ma route en espérant qu’une âme charitable m’emmène, mais rien n’y fait. Je vois enfin un panneau indiquant la Transcanadienne. Je marche encore une bonne heure et j’atteins enfin une bretelle d’accès à cette route tant attendu. Je sors enfin de cette ville. J’arrive péniblement dans la localité de Strathmore. Cela fait plus de 24 heures que je n’ai rien avalé. Il y a heureusement tout ce qu’il faut ici. Je dévore quelques plats dans un restaurant routier qui propose quelques chambres. Mais il n’y a vraiment pas grand chose à voir ici. Le lendemain, après m’être ravitaillé, histoire de ne pas mourir de faim au bord de la route, je demande à quelques routiers s’ils veulent bien me prendre à leur bord, en espérant avancer un peu plus vite vers l’Est. Je ressens une certaine gêne chez eux, parce que tous ou presque vont dans cette direction bien sûr, mais ils n’ont pas envie de compagnie, surtout sur des centaines, voir des milliers de km. Ce que j’ai du mal à comprendre sur le coup. Finalement, l’un d’eux est ok pour m’emmener jusqu’à Bassano, un village à moins de 100 km d’ici. Rapporté à l’échelle du pays, 100 km, c’est court, mais mieux que rien. Pas un mot dans la cabine du truck. Alors dans ces conditions, 100 km, c’est long. Je n’ai encore jamais vu un endroit aussi plat que les alentours de Bassano. Je suis né dans les montagnes, et ce genre d’endroit me fout le cafard. Il n’est que 11 h 00, et je compte bien repartir tout de suite. Je tends le pouce et j’attends, j’attends et j’attends encore. La Transcanadienne est maintenant presque déserte. Seul quelques camions qui ne s’arrêtent jamais et des camping-car grand comme des maison, conduit par des retraités, le plus souvent, et qui s’arrêtent encore moins. Certain me salue avec de grands sourires. J’ai plutôt l’impression qu’ils me narguent. Je passe la journée entière au bord de cette route. Je tends le pouce dès qu’un véhicule se pointe, c’est-à-dire pas souvent, mais rien ni personne ne daigne s’arrêter. Je suis désespéré. Des policiers s’arrêtent à ma hauteur, me saluent et sortent un radar de vitesse. Au moins, j’ai de la compagnie. Deux heures plus tard, alors qu’ils rangent leur matériel, je leur demande sérieusement de m’emmener, mais ils n’en ont pas le droit, à moins d’avoir commis un délit quelconque. Je leur propose de me mettre les menottes, ils se marrent et s’en vont. Les délinquants ont plus de chance que moi. Simon le planteur, avait raison, le stop est compliqué après Calgary. Sans parler de ce paysage ennuyeux à perte de vu. La nuit tombe, je vais au village et je trouve un petit hôtel pour la nuit. Je passe la soirée dans un bar non loin de l’hôtel et j’explique mes galères à un type qui me conseille de me rendre à Brooks, la localité suivante et de prendre un bus pour le Québec. Il y aurait également le train comme autre solution, mais il me le déconseille, le bus est plus pratique, plus souple et moins cher. Je ne pense pas avoir d’autres choix que celui-là, si je veux voir le Québec avant la Noel. Son épouse travaille à Brooks et elle acceptera sûrement de m’y emmener tôt demain matin. Il me demande de l’attendre à 7 h 00 devant mon hôtel. J’apprécie, c’est la première fois que quelqu’un m’aide vraiment dans ce pays. 7 h 15, la dame se présente, nous faisons connaissance et j’embarque dans sa voiture direction Brooks. Elle a fait une partie de ses études à Montréal, elle parle bien le français. Ça fait du bien de parler un peu la langue natale. Une bonne demi-heure et 50 Km plus tard, me voilà arrivé dans la petite ville de Brooks, bien décidé à prendre un bus. La dame me dépose devant la gare routière. Je la remercie chaleureusement, elle et son mari. Grâce à eux, le moral remonte. Le guichet ouvre dans 10 min, le temps pour moi de me décider où aller exactement, Montréal la grande ville ou Québec, moins densément peuplée ? Mon choix est vite fait, j’irai à la rencontre des cousins d’Amérique dans la douce ville de Québec. J’obtiens rapidement mon billet auprès d’une charmante jeune femme bilingue. Environ 3 650 km sépare Brooks de Québec. J’ai la possibilité de m’arrêter où je le souhaite sur le parcours qui emprunte bien sûr la Transcanadienne, et reprendre quelques jours plus tard un autre bus. Si je le souhaite, je peux débuter ce voyage le soir même à 21 h 00, c’est parfait, cela me laisse du temps pour laver du linge et visiter cette petite ville. Le bus de la compagnie Greyhound Canada arrive et se pose devant moi, majestueusement. Il est énorme, superbe, très haut et joliment décoré. Aucun voyageur ne descend, si ce n’est pour se dégourdir les jambes le temps de l’arrêt. Je dépose mon sac à dos dans la soute du bus et j’embarque. Le chauffeur me dit quelques trucs, mais je ne comprends absolument rien, je n’ai jamais entendu un tel accent. Pas grave, je suis installé. Le bus est à moitié vide, j’ai une place double pour moi. La pression se relâche, je n’ai plus rien à m’occuper jusqu’à Québec. Ça fait du bien. Je m’endors rapidement et profondément.

C’est la lumière du jour qui me réveille. J’ai dormi telle une marmotte. Le chauffeur parle au micro et les passagers se regardent, je suis rassuré, même les anglophones ne comprennent pas tout ce qu’il raconte. Les kilomètres défilent dans cette platitude canadienne. Des champs de céréale à perte de vue. Un bref arrêt dans une petite localité pour changer de chauffeur, peut-être va-t-on enfin comprendre quelque chose. Les heures passent et me voilà déjà à Thunder Bay en Ontario. Je reste environ 24 h 00 dans cette ville, histoire de couper un peu avec ces longues heures de bus. De retour à bord, je remarque qu’il y a de plus en plus de nom français sur les panneaux indiquant les localités. Le Québec se fait ressentir de plus en plus. Je longe les Grands Lacs avant d’atteindre Ottawa et j’entre peu après dans la Province de Québec. Je dépasse Montréal, que je visiterai sans doute plus tard, et enfin voici la ville de Québec, au bord du Saint-Laurent. Terminus provisoire.