Souvenirs

La Nouvelle-Zélande a les yeux verts

🇳🇿

Il est de ces rencontres silencieuses et éphémères qui marquent plus qu’une histoire entière.
Un regard échangé entre deux inconnus, quelque part dans un train de Nouvelle-Zélande, peut bouleverser bien des certitudes. Cette fois-là, j’ai choisi d’être honnête. Et j’ai compris, plus tard, que la vérité a parfois le goût amer d’un amour qu’on n’a pas vécu.

Elle me dévisagea des heures durant. J’étais en voyage en Nouvelle-Zélande.
Je traversais l’île du Sud en train, de Greymouth à Christchurch, franchissant les montagnes d’Arthur’s Pass.
Dieu merci, la folie des trains à grande vitesse n’avait pas encore atteint cet endroit.

Le hasard nous avait placés face à face, côté fenêtre.
Oui, absolument charmante, cette fille — un peu plus jeune que moi, je crois.
Relativement grande, une longue chevelure blonde reposait sur ses fines épaules.
Je devinais un corps parfait.

À travers ses grands yeux verts, je percevais son monde : bonne famille, bonne éducation, fort diplômée, sportive, aventurière, déterminée. Elle m’avait choisi.
Trahi par mon accent français lors de quelques mots échangés avec le personnel du train, elle savait d’où je venais. Le charme à la française opérait encore, même au bout du monde, en pays kiwi.

Moment magique où aucune parole ne s’impose — seulement des regards.
De temps à autre, une décharge électrique me traversait, tant son regard était insistant.
À l’extérieur du train, la Nouvelle-Zélande déroulait ses splendeurs. Idem à l’intérieur.

Je savais que l’arrivée du train en gare de Christchurch ferait deux déçus, parce qu’un détail m’avait empêché d’engager la conversation.
Je descendis le premier, et je la sentis emboîter le pas. Je marchais lentement sur le quai pour ne pas donner l’impression de fuir, m’arrêtai quelques instants, feignant de chercher mon chemin — ce qui, en vérité, était le cas.

Arrivée à ma hauteur, la fille aux cheveux clairs me surprit par ces quelques mots sans détour :

— Je suis sûre que tu ne sais pas où dormir cette nuit !

Quelques semaines avant mon départ de France, j’avais rencontré une fille.
Nous étions officiellement “ensemble”.
Le cœur fidèle que je suis répondit alors à la belle inconnue :

— Bien sûr que si, j’ai réservé une chambre dans une auberge, non loin d’ici.
— Et puis, il y a ma petite amie qui m’attend, en France.

Je ne savais pas à quel point j’allais regretter ces quelques mots dans les jours qui suivirent.
Je vis son visage se transformer. Les flammes de son regard s’éteignirent brutalement.
Elle s’excusa, puis disparut dans la foule.

Un grand désarroi s’empara de moi. Un vide immense me donnait le vertige.
J’en ai aujourd’hui la certitude : au-delà d’une simple aventure, une belle chose aurait pu naître dans ce train, sur ce quai.

Dans les derniers jours de mon voyage, les communications s’espaçaient avec ma compagne restée en France.
La veille de mon retour, elle m’avoua vouloir rompre — qu’il me fallait rencontrer “une fille comme moi”, car elle ne supporterait pas mes longues absences. Je venais de me faire larguer par téléphone. Ma toute première pensée fut pour la fille du train.
La veille de mon départ, je suis retourné vers cette gare, et j’ai erré là une journée entière, à scruter les allers et venues des voyageurs. Je ne l’ai jamais revue.
Il est parfois bien cruel d’être une personne honnête.

Je rentrais tout de même enchanté des splendeurs de la Nouvelle-Zélande. Toutes les splendeurs, et surtout celles que l’on ne vit qu’un instant.

— Farinet, Voyageur-Solaire®

Vous avez aimé ? Partagez !!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *